1993-1995 Seles, ces longs mois où elle ne pouvait « pas dormir la nuit »

« J’AVAIS le sentiment de tout contrôler, sur un court de tennis. Si je voulais envoyer la balle à tel endroit, elle y allait quatre-vingts fois sur cent. J’ai perdu toute cette maîtrise. Et la vie qui était la mienne. tout ce qui aurait dû se passer merveilleusement pour moi s’est retourné contre moi. Et personne ne pouvait me dire que cela s’arrangerait. Le seul endroit où je me sentais vraiment en sécurité était le court de tennis, et on m’a privée de ce sentiment. C’était un lieu où je n’avais aucun souci. Je m’y sentais à l’aise. Et maintenant, c’est l’endroit où je me sens la plus vulnérable… »

Les yeux noisette au-dessus de ces lèvres humides se ferment et se raccordent à ses pensées. La main dans les cheveux comme pour balayer ses sombres idées, les autres, les moins claires, elle se reprend et les savoure. Sans honte. Comme jamais sans doute elle n’avait eu l’occasion de le faire, avant, quand la jeunesse, celle dont on lui a volé un bout, lui brimait par l’inexpérience une partie de sa conscience. Monica Seles, du bout de sa raquette, comme celle qu’elle recherchait et fuyait en même temps depuis deux ans et demi, vient de rentrer dans l’histoire malgré la confrontation malheureuse contre Steffi Graf, malgré la défaite, démêlant d’un revers les tourments, d’un coup droit les fragments épars. Monica a bien failli mettre la planète tennis à genoux, en deux semaines, dans un tournoi de Flushing Meadow qui a recueilli ses yeux, ses lèvres et ses pensées.

UNE FEMME DIFFERENTE, « HEUREUSE ».

Plus forte, plus âgée, plus sage, plus grande (de deux centimètres), plus déterminée. Moins concentrée, moins seule, moins rigide, moins élancée, moins gosse. Oui, moins gosse, tout simplement. Monica Seles, à vingt et un ans, semble heureuse, comme si l’existence devait lui survivre, comme si sa nature avait repris le dessus. Depuis l’annonce, le 8 juillet dernier lors des jeux Olympiques des handicapés, de son retour à la compétition, bien des choses s’étaient pourtant bousculées dans les coins de sa tête. Elle se prépara en disputant des tournois à San Diego, à Los Angeles ou à Toronto, après son exhibition, le 29 juillet, contre Martina Navratilova. C’est ce jour-là qu’elle a regoûté au public, qu’elle a ressenti, comme elle le dit, « cette chaleur unique, ces hurlements de la foule qui vous transportent… » On la dit alors heureuse.

Mais heureuse de quoi, au fait ? Que Günther Parche, un ouvrier au chômage, l’eut poignardée lors d’un changement de côté à Hambourg, le 30 avril 1993, pour permettre à Steffi Graf de redevenir numéro un mondial, et soit ressorti libre à l’issue de deux procès ? Que certaines joueuses, ouvertement (qu’en pense Sanchez ?), n’aient pas apprécié qu’on la classe d’office numéro un mondial (au même rang que Graf) malgré sa longue absence ? Que dix tournois du Grand Chelem se soient déroulés sans elle ? Que beaucoup de gens aient fait comme si ? Ou comme ça ? Monica, elle, ne se trompe pas : avant les Internationaux d’Australie de cette année, elle ne pouvait pas regarder un match à la télévision sans pleurer, sans craquer, « parce que j’aurais dû y être », explique-t-elle.

LES NUITS, ASSISE SUR SON LIT.

Pendant deux ans et trois mois les mystères du tennis lui avait échappé. Dans les moments les plus pénibles de sa convalescence – disons-le une bonne fois pour toutes : ce fut, oui, une convalescence mentale -, la femme, qui venait tout juste d’abandonner sur un court ensanglanté une partie de sa candeur d’ado, a commencé à avoir peur de tout. Du jour. De la nuit. Derrière les hauts murs de sa maison de Sarasota, en Floride, avec son père Karolj (deux fois opéré pour des cancers) et son frère Zoltan, Monica a vécu un enfer personnel, avec l’image de « monsieur Parche » (c’est ainsi qu’elle nomme son agresseur) à chaque minute de sa vie et la psychose de le voir resurgir par-dessus les haies, sous les voitures, n’importe où.

De ses rêves, n’en parlons pas. On imagine fort bien les actions qui ont dû peupler ses délires. Sans en rajouter. Ce qu’une agression de ce genre-là, avec un couteau de boucher dont la lame de 20 centimètres avait perforé le sommet de son dos, a pu hanter ses nuits. Sans parler de son propre cri, ce jour-là. « Ce hurlement est resté présent dans mes oreilles pendant très longtemps, avoue-t-elle. Il me dévorait littéralement. Je sortais sur le court de chez moi, je jouais parfois très bien, et tout à coup, cette histoire me revenait à l’esprit. Je me suis pratiquement mise à dormir dans la journée. Je ne pouvais pas dormir la nuit. Je voyais des ombres rôder dans chaque recoin. »

UNE REEDUCATION RAPIDE.

Avant son agression, elle avait remporter sept des huit précédents tournois du Grand Chelem auxquels elle avait participé. Jamais une athlète de ce niveau n’avait quitté la scène dans pareilles circonstances. Elle avait vu son sang. Sa chemisette souillée. Ses larmes couler. Pourtant, son corps s’est rétabli rapidement et elle ne le cache pas. Après une rééducation à la clinique Steadman-Hawkins de Vail, dans le Colorado, elle retrouva le chemin des courts, travailla plus qu’avant, pensant que seul le labeur aveugle l’exorciserait. Avec Bob Kersee et Jackie Joyner-Kersee, grands noms de l’athlétisme américain, elle reprit le goût à l’effort et envisagea sérieusement de participer à l’Open d’Australie en 1994. « Je m’étais tellement entraînée que je n’avais pas eu un moment pour m’asseoir et me demander si j’allais bien. Toutes mes craintes sont remontées à la surface, d’un seul coup… » Le projet tombe à l’eau.

En janvier 1995, son entourage veut aller plus loin dans la démarche. Avec des amis intimes, on décide de lui montrer les images de l’agression qu’elle n’a jamais vues. Elle est d’accord. Se pose sur le canapé. Respire profondément. Et voit Parche brandir son arme. Mais Monica se lève d’un bond et quitte la salle pour aller vomir sous la véranda, près de la piscine. « Certains pensaient que tout cela était du bluff », raconta un jour la championne, excédée. « Mais pourquoi aurais-je bluffé ? », demandait-elle. « Le tennis, c’est tout ce que j’avais. Rejouer, c’est au-delà de ce que j’ai pu imaginer… Pourtant, je n’ai jamais imaginé ne pas rejouer. C’est trop là, dans moi… Je voulais juste ressentir l’excitation, le plaisir de la compétition. »

AU JOUR LE JOUR.

« J’ai du mal à m’habituer à ma présence sur un court », disait-elle jeudi dernier à Flushing Meadow. Et elle ajoutait, mystérieuse à souhait : « J’essaie d’être concentrée comme avant. Car mon esprit n’est pas encore totalement présent. Je viens et je joue, point après point. » Plus question de se jeter dans l’avenir, de projeter. Se connaît-elle mieux aujourd’hui, sait-elle qui elle est réellement, qui elle est devenue ? La réponse est encore à tiroir : « Je pense le savoir, oui, marmonne-t-elle. Mais je sais que dans dix ans – si je vis encore dix ans – j’affirmerai que je ne le savais pas encore. »

Les mots se découpent de sous-entendus rares dans la bouche d’une sportive de haut niveau que la gloire avait bercée, manipulée, trop tôt. Riche et douée, toujours, elle joue avec ses pulsions. « Graf, je ne serai jamais amie avec elle. Avec aucune autre, d’ailleurs. Je ne peux pas. » La vie et le tennis. La vie et le reste. La vie d’abord. Monica Seles croit avoir compris l’essentiel et ni son retour, ni son échec de samedi soir, ni ses futures victoires n’y changeront rien. « J’en suis arrivée au point où je vis chaque jour de mon existence comme si c’était le dernier. Tout peut arriver. On ne sait jamais. » Deux ans et demi pour en arriver là. « J’avais le sentiment de tout contrôler, sur un court de tennis… »

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